Couper - Coller pour exister
par Serge Tisseron*
Emmanuelle Fèvre fait partie d'une nouvelle génération d'enfants qui a découvert très tôt l'écran de télévision, parfois dès la naissance. A peine plus tard, la télécommande du magnétoscope constitue pour eux un premier instrument d'intéractivité ave l'image. Puis, avec les jeux vidéo, leur bonheur n'est plus de s'identifer aux héros, comme leurs parents le faisaient au cinéma ou devant la télévision ou devant la télévision, mais au meneur de jeu, voire à Dieu lui-même. Pour cette génération, les images ne sont plus perçues comme des reflets, mais comme des constructions. Elles ne sont plus ce qu'on regarde, mais ce qu'on transforme. Et l'ordinateur équipé d'un logiciel de traitement d'images se plie parfaitement à ces préocupations. Utilisé par Emmanuelle Fèvre, il devient un instrument sur la voie de la construction de son identité.
Pour cela, elle s'engage dans l'exploration des différents états de son corps imaginaires. Au début le corps est brouillé et sans forme. Vient ensuite son organisation autour de grandes fonctions comme la nourriture et le sommeil. Ce corps là est, comme l'écrivait Freud, "le rejeton de la première phase orale de l'organisation libidinale dans laquelle on s'incorporait, en mangeant l'objet convoité et apprécié". Le moment suivant consiste dans la construction progressive d'un objet privilégié dont on ne sait pas d'abord s'il appartient au corps propre ou à celui d'une mère encore morcelée. Les morceaux de corps se précisent alors peu à peu.
Un visage apparaît, d'abord placé entre les genoux et les jambes comme pour une nouvelle naissance. Les formes semblent décomposées et recomposées comme si le corps était une espèce de puzzle dont nous devions progressivement apprendre à assembler les pièces dans le bon ordre. Cette reconstruction s'abandonne parfois au vertige du double. Ce lent travail de recomposition connaît encore la tentation du morcellement. D'autres fois, les jeux de miroirs se concentrent sur le visage. Emmanuelle Fèvre rassemble alors les appparences de trois générations de sa grand-mère, sa mère et elle-même sur la même image. Enfin parfois, le corps se couvre d'inscriptions. L'image du corps doit en effet affronter le morcèlement des sensations et des perceptions avant d'aborder le monde du language. Mais avec celui-ci, les enjeux de l'image prennent une nouvelle dimension.
Elle n'est plus seulement l'espace de représentation privilégié à travers lequel le corps gagne une figuration, mais un lieu de va et vient du corps au texte et du texte au corps. La peau tatouée n'est pas seulement une riposte à l'angoisse du corps sans forme. Elle est le paradigme de toute image dans le pouvoir de croiser ensemble les fils du corps avec ceux du language.
L'originalité du travail d'Emmanuelle Fèvre est de ne pas se fixer dans l'un de ces états mais de les survoler tous.
Elle n'oublie pas non plus que les représenations de nous-mêmes ne se construisent pas seulement dans la relation privilégiée aux autres et aux miroirs, mais en liaison permanente vec toutes les images qui nous entourent et où nous pouvons être provisoirement tentés d'élire domicile.
Certaines des ses images nous rappellent que notre corps est le point de fuite de toutes ces images que nous n'endossons comme une seconde peau que le temps de nous prendre de passion et d'illusion pour une autre.
Emmanuelle Fèvre fabrique des images dont elles n'attend pas qu'elles lui ressemblent, mais qu'elles la rassemblent. C'est que la photographie, comme le dessin, permet la mise en acte de coupure et de la recomposition qui préseide à la maîtrise psychique du monde. Le crayon est remplacé par le boîtier et le trait par l'image, décomposée et transformée à volonté.
Dans les deux cas, ce n'est pas la signification iconique de l'image qui l'emporte, mais l'intériorisation progressive du pouvoir de maaîtriser les représenations. Contre ceux qui craignent que les nouvelles formes d'images soit u n poison qui dissout l'identité, Emmanuelle Fèvre montre qu'elles peuvent être aussi un contre-poison qui la reconstitue. A condition de savoir les utiliser pour prendre possession de soi-même.
Serge Tisseron
*Psychanalyste, auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels 'Psychanalyse de l'image, des premiers traits au virtuel (Paris, Dunod, 1995), 'Y-a-t-il un pilote dans l'image' (Paris, Aubier, 1998).